Extraits de QUARTIERS EST

Laissez passer

 

De Gaulle : prononcez son nom et vous comprenez déjà ! Répétez-le souvent, indéfiniment pour les incurables. Voici que s'ouvre le livre des souvenirs ! Son berceau est une forêt, son nom se lit sur les chênes rouvres à la clarté du sixième jour. Un sanglier symbolise la vie énergique des premiers temps et les chasseurs sont des personnages qui siègent au milieu des assemblées. Puis, la Gaule chevelue ordonne sa coupe folle sous le char romain. Plus tard, encore, les buveurs de cervoise découvrent les vignes du Seigneur... Dynastie, catholicisme. Empire, prétention à l'universalité. Rome, toujours ! Requinqués et rebadigeonnés, les louveteaux aux dents d'humus. Les druides sortent de leurs forêts, sorciers repentis. Pour adorer, avec la même obstination et sous le manteau, les dieux anciens que des petits malins ont affublés de nouveaux noms : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Pas vu, pas pris - et c'est parti pour vingt siècles !

Ainsi fut conçue la fille aînée de l'Eglise, maquée par les barbons chenus. Ensuite s'éleva la grandeur militaire de la France, parades et statues équestres à tous les coins de rues, rêves de conquêtes et prestige toujours. D'un côté, la plèbe bienheureuse avec ses petits plateaux, de l'autre, l'illusion aristocratique aux couleurs de la République. Le château de Versailles, les défilés redondants et les commentaires de Léon Zitrone. De Gaulle avec son nom usurpé qui aurait dû s'appeler Di Roma. L'empire et les siècles de féodalité, fidélité aux vieux modèles. Sonnez trompettes et résonnez hautbois, filez canassons harnachés et chevaliers en basane, frissonnez au vent austère, casoars de Saint-Cyr et de la Garde Républicaine !

 

 

Les petits bonnets

 

Devant le parvis de la mairie stationne un convoi des pompes funèbres, moteurs en sourdine avant le dernier tour d'honneur d'un montreuillois au rebut. À mon tour, je me carapate et transmue mon désœuvrement à mots couvés, à ciel ouvert, en mots épars, colliers de force, catacombes et rocailles. Parfois, au bout des tresses, mes cheveux se dressent sur la montagne de mes rêves. Au sortir de la nuit hermétique, je recherche encore le jour, mais ne puis le nommer. Paris au crépuscule, le visage blet des Capétiens, les goûts de pacotille, parfums et bijoux, le pays du Moulin Rouge, rouge lanterne des bordels. Je cherche des fées érotiques, je trouve des haridelles lubriques. Dans la nuit, les néons suppurent le plaisir vénal, hiéroglyphes racoleurs. On y flaire partout les cosmétiques aguicheurs. Où le faux est-il plus vrai qu'à Paris ? Le vieux métier de la corruption, le bonheur à quatre sous, plutôt que l'amour. Ils viennent en ribambelle, les loustics de Biribi, les birbes cravatés, les épaves du salariat. Flexueuses déjections et vomissures de lave refroidie du volcan Amour. Tous se cabrent, les filles alpagueuses de jeunots et les vermisseaux pour crier " ah ! ". Pour l'apaisement des sens amour et bonheur se confondent. On cherche des tigresses du Bengale, on trouve des persanes de contrebande, des vieilleries de vingt ans. La prostitution est le paradigme du vieux monde. La transformation de la puissance amoureuse en énergie du bonheur : tel est leur programme maximum.

 

Ni bourgeois ni esclave

 

  Voilà Paris défroquée et dépavée dans sa magnifique nuit d'émeutes. On la veut toute nue, la capitale de l'insurrection. Toute la nuit, des chaînes se forment pour transmettre les pavés, les moellons, les grilles des arbres, noria insurrectionnelle, tout est bon qui fait barricade.

A las barricadas, chantent les partisans du POUM24... Barricades défaites par les charges policières, refaites peu après par des milliers de mains phosphorescentes, émergeant du brouillard des gaz lacrymogènes. Une seule solution : la Révolution. Vraiment, c'est insaisissable, proclament-ils. Le vent nous pousse :

 

« Rue Gay-Lussac les rebelles

N'ont que les voitures à brûler

Que vouliez-vous donc la Belle

  Qu'est-ce donc que vous vouliez ? »

 

  Au carrefour de la rue des Ecoles et du boulevard Saint-Michel, on entend ce refrain :

« Des canons par centaines

Des fusils par milliers »

 

  Et près de Denfert :

 

« La Révolution, la Belle, c'est le jeu

Que vous disiez

Il se joue grâce aux pavés

Ils nous lancent grenades et gaz chlorés

Et nous n'avons que des pioches pour nous armer

Mes jolis barricadiers

Mon cœur en chancelle

Je n'ai rien à vous donner »25

 

  Alors, le Vieux file à Baden-Baden, ventre à terre, pour voir un autre général qui s'appelle Massu (ah, ces noms qui leur vont si bien !)...

 

24 Partido Obrero de Unificatión Marxista. Parti révolutionnaire pendant la guerre contre les Franquistes. Il s’allia ponctuellement aux anarchistes avant que les staliniens ne prennent le contrôle de Barcelone au début de l’été 1937. À la suite, le chef du POUM, Andreu Nin, fut arrêté par la police secrète soviétique, torturé et assassiné.

 

25 Chanson du CMDO (Conseil pour le Maintien Des Occupations).