Extraits des MEMOIRES D'UN ANARCHISTE JUIF

Autodéfense à Balta

 

 Nous étions un groupe de trente à quarante jeunes gens enthousiastes. Les meetings de ces derniers jours et les discours pleins d’énergie du 17 octobre résonnaient encore à nos oreilles. La croyance en un monde futur, d’amour et de fraternité, un monde qui chasserait la misère, faisait battre nos cœurs plus ardemment. Nous étions prêts à nous battre pour notre idéal. L’espérance gonflait nos poitrines, c’était notre seule arme et notre bouclier contre le monde obscur des voleurs et des animaux assoiffés de sang. Dans la nuit de jeudi, nous apprîmes les effroyables pogromes qui venaient de se produire à Odessa et dans toute la Russie, lors du grand jour de manifestation des nationalistes, où la populace avait donné libre cours à ses instincts les plus bas et s’était déchaînée avec une sauvagerie haineuse.

 Secrètement, nous avons rejoint Balta et réfléchi sur la conduite à tenir dans le cas prévisible où se produirait un pogrome. Il n’était pas question de se jeter dans la bataille comme des martyrs prêts à se sacrifier dans l’arène où nous attendaient des monstres féroces. Il n’était pas non plus nécessaire de beaucoup discuter. La décision fut prise que les hooligans qui tomberaient entre nos mains seraient des hommes morts avant qu’ils ne puissent commettre leur pogrome. Chacun avait reçu un revolver, puis nous nous étions divisés en petits groupes et avions repéré les lieux où chaque section devait prendre place.

 Le lendemain matin, vendredi, tout le monde était à son poste, en patrouille et dans l’attente de ce qui était inévitable. Nous savions que les bandes noires qui avaient déjà organisé des pogromes étaient sur le pied de guerre. Le gouvernement donnait les ordres aux pouvoirs locaux et aux tchinovniks[1]. Tous ensemble, ils ourdissaient leurs desseins criminels et planifiaient le déclenchement du pogrome.

 

[1] Petits nobles aux privilèges héréditaires que l’on retrouvait à la tête de la justice, de l’administration, de l’armée et de la police.

 

Nous, volontaires juifs

 

  Il s’en alla donc par ce matin du 25 août, comme nous tous et au pas de charge, avec des milliers d’autres dans la direction des Invalides où se trouvait le bureau de recrutement et, en passant Place de la Concorde, il s’arrêta brusquement, s’écriant avec un enthousiasme mystique : « Vive l’Alsace Lorraine ! », « Vive Strasbourg ! », « Vive la grande et noble France ! » Autour de lui, les gens le regardaient sans comprendre la cause de cette adoration… Il disait que cette guerre serait la « Guerre de la Liberté » contre le despotisme. Chez ce patriote se reconnaissaient les Juifs courageux qui s’étaient sacrifiés pour la libération de la France, à l’époque de la Révolution ; pour celle de la Pologne en 1831 et 1863, et à toutes les époques révolutionnaires de la Russie ; ils étaient tous en lui qui était prêt à jeter toutes ses forces dans la bataille.

 Avec la nuit, les conversations et les bruits s’arrêtèrent. Jusqu’à l’aube, on n’entendit plus que le roulement monotone de l’express et l’on ne vit plus que les ombres assoupies recroquevillées ou vacillantes à la pâle lumière d’une veilleuse.

  Le soleil matinal apporta un peu de fraîcheur aux voyageurs partis 18 heures plus tôt dans cet « express de luxe ». De nouvelles espérances, de nouveaux élans d’enthousiasme s’étaient emparés de nous quand nous arrivâmes à Roanne, où notre échelon s’arrêta. Nous entrâmes dans la ville en chantant. En tête, marchait un solide gaillard portant un drapeau français, un Juif roumain, que nous avions baptisé du nom de : « Mon Poteau ».

 Derrière lui venait l’échelon chantant la Marseillaise et d’autres marches militaires. En ville, nous fûmes salués par les habitants qui venaient de s’éveiller et qui, les yeux éberlués et méfiants, ne comprenaient rien à ce qui se passait chez eux. Quand ils surent que ces étrangers, fraîchement promus patriotes français, étaient volontaires pour aider la France, leur attitude changea aussitôt pour faire place à une confiance sans bornes. On embrassait les recrues, on les appelait les « sauveurs » de la France.

Dans l’ombre de la révolution

 

La victoire des ouvriers et des marins était complètement assurée, pour un certain temps du moins. Le pouvoir des Soviets s’étendait sur toute la Russie, l’Ukraine, la Crimée, le Don et le Caucase. Ils avaient atteint leur objectif et appelèrent tout le monde à « la paix immédiate sans annexion ni indemnités. »

Bien au contraire, les ennemis de la révolution n’avaient rien obtenu et ils s’apprêtaient à déferler comme des nuées de sauterelles sur les terres libérées de la Russie. Ne voyant rien venir de l’extérieur, sous le ciel qui s’assombrissait au-dessus de nos têtes, chacun se concentrait sur le travail quotidien.

Odessa avait été l’une des places où la réaction demeura vigoureuse jusqu’à la fin et fit obstacle le plus longtemps à la marche révolutionnaire.

Le port principal de la Mer noire était maintenant libéré des forces ennemies et le nouveau pouvoir disposait d’une flotte de guerre. La ville était une base sûre à partir de laquelle les amis de la révolution socialiste pouvaient entrer ou sortir librement.

Deux jours après la victoire, une cérémonie en grande pompe se déroulait au cimetière de Koulikov : quelque cent cinq cercueils revenaient de la morgue. La révolution avait épargné les vies humaines et la peur des habitants commençait à décroître.

Au début de 1918, les différentes tendances révolutionnaires d’Odessa qui composaient encore le soviet ignoraient superbement le centralisme bolchevik. Elles dirigeaient ensemble et représentaient la majorité de la population. La démocratie socialiste était partout souveraine dans les usines, les ateliers et les campagnes. Les anarchistes n’étaient pas en reste et bénéficiaient de la sympathie des masses au même titre que les autres tendances révolutionnaires.

Les forces impétueuses de la vie dominaient tout le processus de la Révolution. Ceux qui allaient s’imposer plus tard comme les leaders commençaient à avoir peur de ce formidable élan populaire qui, en vagues puissantes, s’abattait sur la vieille Russie des tsars.